La formation, toujours au cœur des enjeux de demain

Comment converger vers une grande profession du droit ? Quelles sont les compétences recherchées chez les praticiens du droit et en particulier chez les juristes d’entreprise ? En quoi la formation doit évoluer afin de développer l’employabilité des jeunes diplômés et des professionnels en exercice ? Autant de questions qui ont été abordées lors du Grenelle du Droit et qui ont trouvé des débuts de réponse.
Par Carine Guicheteau

Alors qu’étudiants, les professionnels du droit partageaient les mêmes bancs de la faculté, une fois dans le vie active, ils se trouvent cloisonnés, chacun dans leur métier respectif. Chaque métier a bien sûr ses spécificités. Par exemple, « quand l'avocat est un technicien pointu dans certaines matières, le juriste d’entreprise doit être doté de capacités d'adaptation, de gestion de projet et de travail en équipe, tout en étant ouvert et souple », résume Christophe Jamin, directeur de l'école de droit de Science Po. Pourtant, les métiers du droit gagneraient en attractivité si les passerelles entre professions étaient facilitées.
D’où l’idée d’une grande profession du droit portée par l’AFJE et soutenue par de nombreux praticiens. « Il faut construire la grande famille des juristes car, aujourd’hui, le statut nous coupe les uns des autres », reconnaît Louis Vogel, fondateur de Vogel & Vogel, lors du Grenelle du Droit. Autre partisan et non des moindres : Marie-Aimée Peyron, Bâtonnier du barreau de Paris : « Une grande profession du droit va dans le sens de l’Histoire ! Des formations communes sont nécessaires afin de développer l’interprofessionnalité et de créer davantage de liens entre les différents métiers du droit. Ce qui permettrait aussi de développer une meilleure connaissance de chacun et de mieux travailler ensemble. »

La formation initiale en question
La formation initiale est donc au cœur de cette mutation. De nombreux experts ont appelé de leurs vœux la refonte des études de droit. Faut-il s’inspirer de ce qui se pratique à l’étranger ? Des études longues et encyclopédiques à l’allemande ou généralistes à l’américaine ? « Aux États-Unis, après quatre années généralistes au College [établissement d’études supérieures, NRDL], les étudiants intègrent la faculté de droit avec une maturité supérieure à nos bacheliers français », concède Emmanuelle Chevreau, professeur à l'université Panthéon-Assas – Paris II. Selon Jean-François Guillemin, secrétaire général de Bouygues, « le socle commun de quatre ans, jusqu’au M2, est trop long ». Par ailleurs, « il faudrait tendre vers une grande filière du droit avec, en fin de cursus, une spécialisation dans un métier, préconise le Bâtonnier de Paris, Marie-Aimée Peyron. Sans oublier un indispensable passage à l’international. » L’international est aujourd’hui prépondérant et fait l’unanimité chez les professionnels. « Il faut encourager les étudiants, le plus tôt possible, à partir dans d'autres pays, à découvrir d'autres systèmes juridiques, et surtout à maîtriser d'autres langues », martèle Sabine Lochmann, ex-directrice juridique et présidente d’honneur de l’AFJE, aujourd’hui, présidente du directoire de BPI Group.
Face à la place grandissante des logiciels dans les métiers juridiques, qui captent une partie des missions dédiées aux juniors, le challenge consiste à amener les étudiants à être opérationnels plus rapidement. « L’apprentissage est notamment une bonne solution pour développer leur expérience avant d’entrer dans la vie professionnelle », estime Olivier Chaduteau, dirigeant du cabinet Day One. Ne reste plus qu’à ?
Mais, outre la réorganisation de la durée de la formation, les enseignements doivent également évoluer pour éveiller la curiosité des étudiants, développer leurs capacités de raisonnement et d’argumentation, leur permettre de lire un bilan, ou encore d’échanger avec des ingénieurs pour comprendre l’innovation. « Les compétences nécessaires à tout juriste se retrouvent dans l’acronyme LBBD », résume Olivier Chaduteau (Day One). L pour legal, B pour business (finance, comptabilité…) et behaviour (gestion de projet, prise de parole en public, management…) et D pour digital (comprendre un algorithme, la logique du code…). Bref, la formation initiale ne doit plus simplement positionner les juristes comme des spécialistes du droit, mais comme des experts et des business partners.
Le savoir encyclopédique apparaît moins utile quand l’information est facilement accessible par tous. Former des étudiants à devenir des bases de données est finalement moins important que de leur apprendre à savoir les utiliser. Ainsi, ne faudrait-il pas moins de théorie juridique au profit de l’enseignement de soft skills et d’une ouverture sur l’extérieur et sur d’autre domaines, comme le management, la finance et l’informatique ?

La formation tout au long de sa carrière
Si la formation initiale se doit d’être moins autocentrée sur le droit français, il en va de même pour les juristes d’entreprise en activité. « Au vu du niveau de formation en France, aujourd’hui, les compétences juridiques ne sont plus un critère, tout se joue sur les soft skills », estime Kami Haeri, avocat associé chez Quinn Emanuel Urquhart & Sullivan. Lesquelles ? « Pragmatisme, réactivité, écoute… », détaille Marie-Aimée Peyron, Bâtonnier de Paris. La pluridisciplinarité est également nécessaire, selon Jean-François Guillemin (Bouygues) qui signale que « pour que la voix du droit s’exprime avec force et indépendance dans les entreprises, il faut de fortes personnalités ». Sabine Lochmann (BPI Group) définit le juriste comme « un expert qui véhicule la règle de droit. Il doit développer son indépendance au quotidien et son ouverture au monde, notamment vers les autres droits. »
La formation continue joue un rôle capital pour l’adaptation du juriste d’entreprise aux évolutions de son métier. Doit-elle devenir obligatoire comme tout avocat inscrit à un barreau qui est tenu à une obligation de formation continue de 40 h sur deux années consécutives ? Pour Jean-François Guillemin (Bouygues), une chose est sûre : « Il n’y a pas de bon juriste sans formation régulière ! Si la formation doit émaner de l’entreprise et de la filière, les juristes doivent pouvoir également s’appuyer sur une offre complémentaire adaptée. Par exemple, ils devraient pouvoir intégrer les masters. » Marie-Aimée Peyron, Bâtonnier du Barreau de Paris, estime, pour sa part, que « pour favoriser les passerelles entre les métiers du droit, la formation continue devrait être commune aux différents professionnels ». L'ENM (École nationale de la magistrature) s’est déjà engagée sur cette voie : ses 500 actions de formation continue annuelles sont ouvertes aux magistrats professionnels mais aussi aux juges consulaires, aux conseillers prud’homaux ou encore aux avocats. Les juristes d’entreprise y sont uniquement admis en tant qu’intervenants, non comme élèves.
« À l’heure du digital, il est plus que jamais nécessaire, tout au long de sa carrière, de développer ses compétences, son agilité et sa maîtrise des nouveaux outils et donc son employabilité », conclut Sabine Lochmann (BPI Group).

La robotisation, une chance pour le juriste d’entreprise
Avec l’essor des logiciels, l’heure est au repositionnement du juriste d’entreprise. Adieu les tâches répétitives. 
En revanche, l’analyse et l’interprétation juridiques resteront de leur ressort exclusif. « De nouveaux territoires 
s’ouvrent aux juristes d’entreprise : il leur faut investir un champ plus qualitatif », souligne François Pinon,
directeur juridique groupe d’Accor. C’est l’occasion pour les juristes d’entreprise de révéler la dimension 
stratégique du droit en se concentrant sur des missions à plus forte valeur ajoutée. « L’enjeu est aussi d’arriver 
à identifier les bons outils et d’arriver à en tirer parti des potentialités pour gagner en rapidité et 
efficacité », analyse Véronique Chapuis-Thuault, directrice juridique d'Armines. Sans aller jusqu’à apprendre 
à coder, le juriste d’entreprise doit être capable de dialoguer avec les informaticiens et de comprendre 
comment un logiciel ou une intelligence artificielle fonctionne. « Pour prendre de bonnes décisions, il faut savoir 
comment les données sont produites, affirme Olivier Chaduteau, dirigeant du cabinet Day One. Sinon 
le juriste d’entreprise risque de perdre sa valeur ajoutée. »

 

 


Publié le 21/03/2018

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