Entretien avec Yasmine Develle (Avocats, Ensemble - ACE)
« Il est important de faciliter l’accès à la robe pour les juristes d’entreprise »
Présidente nationale d’Avocats, Ensemble (ACE) depuis octobre 2024, Yasmine Develle entend poursuivre la mutation de ce syndicat qui a pour ambition de représenter un barreau entrepreneurial. Ce syndicat, le plus représenté au sein du Conseil national des barreaux (CNB), vient de créer, en partenariat avec l’AFJE, une commission pour accompagner les juristes d’entreprise désireux de devenir avocats.
Propos recueillis par Florence Leandri
Vous êtes presque à mi-parcours de vos trois années comme présidente nationale de l’ACE. Quels objectifs avez-vous assignés à votre mandat ?
Yasmine Develle (YD) : Mon mandat s’inscrit dans une dynamique engagée depuis plusieurs mandatures et qui entend faire de l’ACE le syndicat représentant d’un barreau entrepreneurial, pas seulement d’un barreau d’affaires. C’est pour cela que notre appellation (précédemment Avocats conseils d’entreprise, aujourd’hui Avocats, Ensemble) a changé il y a plusieurs mandatures. L’objectif est d’élargir notre audience sur deux dénominateurs communs : nous sommes tous des avocats et nous= sommes tous des entreprises, quelle que soit la taille de notre cabinet.
Afin d’avancer sur ce chemin, nous agissons pour professionnaliser le syndicat. Il nous faut renforcer l’influence de l’ACE afin d’oeuvrer à la défense des intérêts de la profession, car une certaine désaffection monte parmi les avocats vis-à-vis de leurs instances professionnelles. Aux dernières élections du CNB, en novembre 2023, la participation n’a été que de 28 %. Au sein des ordres régionaux, le taux d’abstention, quoique variable, est aussi très fort. On peut parler d’une crise de la représentativité alors que les avocats restent très sensibles aux revendications que portent les syndicats.
L’ACE a depuis son origine un positionnement moderne, innovant et prospectif : il porte, par exemple, le sujet ESG-RSE depuis plus de 15 ans. Faire grandir notre influence a donc une véritable utilité pour la profession dans un monde où tout s’accélère et se transforme.
À date, quelles réalisations assoient l’ambition de professionnaliser l’ACE ?
YD : D’abord la coordination de nos régions a été redynamisée pour contrer l’idée reçue que l’ACE est avant tout le représentant des avocats d’affaires parisiens. En effet, nous comptons, depuis 2023, autant d’élus au CNB à Paris qu’en régions. C’est une fierté qui nous pousse à persévérer. Je vais donc sur le premier trimestre 2026 faire un tour de France afin de me rendre dans tous les territoires, même les plus petits, même ceux où l’ACE n’est pas encore bien implantée. Les petits barreaux ne doivent pas être oubliés et nous devons leur présenter une offre adaptée à leurs besoins.
Ensuite, nous avons créé deux nouvelles commissions techniques dont l’une dite Passerelle entend aider les juristes d’entreprise qui souhaitent intégrer la profession d’avocat par la voie dérogatoire. Car la quasi unanimité de nos nouveaux adhérents, anciens juristes d’entreprise, font état d’un parcours compliqué. L’objectif premier est donc de les aider dans leur dépôt de candidature et plus largement de faciliter l’accessibilité à cette passerelle, d’autant qu’à l’inverse, un certain nombre d’avocats deviennent juristes d’entreprise, de manière bien plus fluide. Le projet est en phase de développement, en partenariat avec l'AFJE, mais les juristes d’entreprise peuvent dès à présent manifestés leur intérêt pour cet accompagnement en nous contactant par email [voir le site https://avocats-ace.fr/].
Enfin, nous menons une grande consultation de la profession sur l’économie des cabinets d’avocats. Le contexte, très compliqué et instable, dégrade le présent et les perspectives des chefs d’entreprise et professions libérales, particulièrement dans le secteur juridique. Disposer d’une photographie à fin 2025 de la situation des cabinets d’avocats nous permettra d’affiner nos propositions et notre accompagnement.
Comment définiriez-vous les liens entre l'ACE et l'AFJE ? Quelles actions pourraient être menées conjointement ?
YD : Un lien fort unit l’ACE et l’AFJE, fondé sur la collaboration et le soutien depuis de nombreuses années. Nous avons tous conscience des différences fondamentales dans le quotidien de nos métiers mais ce qui nous rassemble l’emporte. La passerelle entre la profession d’avocat et celle de juriste d’entreprise en est la preuve. Notre lien s’explique aussi par le soutien apporté par l’ACE à la revendication des juristes d’entreprise de bénéficier de la confidentialité de leurs consultations. Nous sommes le seul syndicat dans ce cas ! Nous avons engagé un travail de fond en régions pour intensifier la collaboration ACE/AFJE et identifier les besoins des uns et des autres. Cela pourrait se traduire par des programmes de formation communs et sur mesure, ainsi que par une expérience client renouvelée qui cernera mieux les attentes des juristes d’entreprise à l’égard de leurs conseils. Même si les avocats connaissent bien leurs clients, ils ne sont pas à leur place. Travailler à une meilleure connaissance de nos environnements réciproques (quotidien, culture d’entreprise, systèmes organisationnels) serait très bénéfique.
Quels effets l’IA a-t-elle sur les pratiques des avocats, notamment dans leur collaboration avec leurs clients directions juridiques ?
YD : La réponse à cette question mériterait une journée de regards croisés entre nos professions tellement les problématiques sont nombreuses ! L’usage de l’IA induit de nombreuses questions, dont celle du degré de transparence entre les avocats et leurs clients. Une charte encadrant les pratiques des avocats et les services rendus serait utile à tous et renforcerait la confiance. Les outils d’IA générative interrogent en termes de souveraineté mais les emails et les espaces de stockage numériques grand public aussi. Par exemple, Outlook et Google Drive, outils très répandus, sont parfois utilisés dans un cadre professionnel : les données et documents, bien souvent confidentiels, partagés entre un avocat et son client direction juridique via ses supports, y sont bien moins sécurisés que dans des solutions professionnelles et peuvent être exposés, diffusés. Le secret professionnel peut être compromis au-delà de la seule utilisation de l’IA mais il est vrai que l’IA par elle-même fait courir un risque spécifique, notamment lorsque son usage n’est pas encadré et sécurisé. Notre profession doit donc pouvoir s’appuyer sur de nouveaux réflexes, un cadre déontologique complémentaire du règlement européen IA qui prend position sur la traçabilité des données. Oeuvrer dans un environnement éthique est la condition de la confiance et cela nécessite des formations certifiantes relatives à la chaîne d’utilisation de l’IA ou aux procédures de vérification. Car, pour l’heure, les vérifications des résultats produits par l’IA ne répondent à aucun schéma structuré, alors qu’elles sont indispensables et chronophages. En parallèle, l’IA génère un formidable gain de temps dans la réalisation de certaines tâches. Le rapport au temps et donc la relation avocat-client va se modifier, d’autant plus que les juristes d’entreprise sont des sachants.
Les métiers du droit sont de plus en plus féminisés. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
YD : Un regard positif… a priori. Dans la profession d’avocat, les femmes sont majoritaires. 2008 a été l’année de la bascule. Mais la majorité n’induit pas l’égalité dans le traitement. Si les femmes ont su investir les sphères de représentation et donc de pouvoir de la profession (CNB, ordres régionaux et bien sûr syndicats), les écarts de rémunération, de promotion et d’accès à l’association existent toujours. Ce schéma se retrouve dans bien des professions juridiques. Mais un mouvement est engagé : les notaires et les greffiers se sont dotés d’une charte en faveur de la parité, les femmes sont de plus en plus présentes dans les matières qui étaient la chasse gardée des hommes, le contentieux et droit des affaires par exemple. La sororité peut jouer aussi. D’ailleurs, les réseaux féminins dans la filière juridique mériteraient d’être développés.